Quelques extraits de la correspondance de Gustave Flaubert et Louise Colet, par les lettres de Flaubert:
« J'aurais pu t'aimer d'une façon plus agréable pour toi. - Me prendre à ta surface et y rester. - C'est longtemps ce que tu as voulu. Eh bien non. J'ai été au fond. - Je n'ai pas tant admiré ce que tu montrais, ce que tout le monde pouvait voir, ce qui ébahissait le public. J'ai été au-delà et j'y ai découvert des trésors. Un homme que tu aurais séduit et dominé ne savourerait pas comme moi ton coeur aimant jusqu'en ses plus petits angles."
« ...voilà huit ans bientôt que nous nous connaissons, tu m'accuses ! Mais t'ai-je jamais menti ? Où sont les serments que j'ai violés et les phrases que j'ai dites que je ne redise point ? Qu'y a-t-il de changé en moi, si ce n'est toi ? Ne sais-tu pas que ne suis plus un adolescent, et que je l'ai toujours regretté pour toi. - Et pour moi. Comment veux-tu qu'un homme abruti d'art comme je le suis, continuellement affamé d'un idéal qu'il n'atteint jamais, dont la sensibilité est plus aiguisée qu'une lame de rasoir, et qui passe sa vie à battre le briquet dessus pour en faire jaillir des étincelles (exercice qui fait des brèches à ladite lame), etc. etc., comment veux-tu que celui-là aime avec un coeur de vingt ans, et qu'il ait cette ingéniosité des passions qui en est la fleur ? »
« Tout autre à sa place serait lasse aussi. Je n'ai rien d'aimable et je le dis là au sens profond du mot. Elle est bien la seule qui m'ait aimé. Est-ce là une malédiction que le ciel lui a envoyée ? Si elle l'osait, elle affirmerait que je ne l'aime pas. Elle se trompe pourtant. » ( A Louis Bouilhet)
"Depuis que nous nous sommes dit que nous nous aimions, tu te demandes d'où vient ma réserve à ajouter «pour toujours». Pourquoi ? C'est que je devine l'avenir, moi ; c'est que sans cesse l'antithèse se dresse devant mes yeux. Je n'ai jamais vu un enfant sans penser qu'il deviendrait vieillard, ni un berceau sans songer à une tombe. La contemplation d'une femme nue me fait rêver à son squelette. C'est ce qui fait que les spectacles joyeux me rendent tristes, et que les spectacles tristes m'affectent peu. Je pleure trop en dedans pour verser des larmes au dehors ; une lecture m'émeut plus qu'un malheur réel. Quand j'avais une famille, j'ai souvent souhaité n'en avoir pas, pour être plus libre, pour aller vivre en Chine ou chez les sauvages. Maintenant que je n'en ai plus, je la regrette et je m'accroche aux murs où son ombre reste encore. D'autres seraient fiers de l'amour que tu me prodigues, leur vanité y boirait à l'aise, et leur égoïsme de mâle en serait flatté jusqu'en ses replis les plus intimes ; mais cela me fait défaillir le coeur de tristesse, quand les moments bouillants sont passés ; car je me dis : Elle m'aime et moi, qui l'aime aussi, je ne l'aime pas assez. Si elle ne m'avait pas connu, je lui aurais épargné toutes les larmes qu'elle verse ! Pardonne-moi ceci, pardonne-le moi au nom de tout ce que tu m'as fait goûter d'ivresse. Mais j'ai le pressentiment d'un malheur immense pour toi. J'ai peur que mes lettres ne soient découvertes, qu'on apprennne tout. Je suis malade de toi."
"Je souhaiterais que tu puisses lire dans mon coeur: les larmes de doute et d'accablement que turépands se changeraient en larmes de joie et de bonheur. Oui, je t'aime, je t'aime, entends-tu? Faut-il le crier plus fort encore? Mais si je n'ai pas l'amour ordinaire qui ne sait que sourire est-ce ma faute? Est-ce ma faute de ce que tout mon être n'a rien de doux dans ses allures? Je te l'ai déjà dit, j'ai la peau du coeur, comme celle des mains, assez calleuse. Ca vous blesse quand on y touche.--Le dessouès peut-être n'en est que plus tendre. Quand tu seras toujours, chère amie, à me reprocher de ne pas venir te voir, que puis-je répondre? C'est me tourmenter à plaisir en me rappelant (ce qui est inutile, grand Dieu! car je me le figure assez) que tu en souffres et t'en tourmentes. "
ETC ETC
J'vous jure, dans une vie antérieure, je devais être Flaubert.



